⚡ L’essentiel
Tim Berners-Lee, inventeur du Web, dénonce les IA qui optimisent les profits des entreprises au détriment des utilisateurs. Il promeut Inrupt, son projet de Web décentralisé où chacun contrôle ses propres données dans un « coffre-fort numérique » personnel. Un combat pour réparer le Web qu’il a créé il y a 35 ans.
Tim Berners-Lee : « Les IA travaillent pour les entreprises, pas pour vous »
Tim Berners-Lee, créateur du Web en 1989, sort du silence. Dans un entretien au Journal du Net, il accuse les intelligences artificielles actuelles de servir les intérêts des géants technologiques plutôt que ceux des utilisateurs. Sa réponse ? Inrupt, une solution pour redonner aux internautes la maîtrise de leurs données.
Le père du Web tire la sonnette d’alarme
Trente-cinq ans après avoir inventé le World Wide Web, Sir Tim Berners-Lee observe avec inquiétude la dérive de sa création. L’homme qui a offert gratuitement au monde son invention en 1993 – alors que des protocoles concurrents comme Gopher choisissaient de facturer des licences – constate aujourd’hui que les algorithmes d’intelligence artificielle ne sont pas conçus pour servir leurs utilisateurs.
« Les IA ne travaillent pas dans l’intérêt des utilisateurs, mais pour les entreprises derrière elles », affirme-t-il dans un entretien croisé avec John Bruce, son cofondateur chez Inrupt. Une déclaration qui résonne particulièrement en 2026, alors que 78 % des organisations déclarent utiliser l’IA dans au moins une fonction métier, selon McKinsey.
Le constat est sans appel : les recommandations de ChatGPT, les algorithmes de Facebook, les suggestions de YouTube optimisent le temps passé, les clics, les achats – pas nécessairement ce qui est le meilleur pour vous. Quand un algorithme vous maintient scotché à votre écran pendant des heures, ce n’est pas un bug, c’est exactement ce pour quoi il a été programmé.
Inrupt : reprendre le contrôle de ses données
Face à ce qu’il considère comme un détournement de sa vision originelle d’un Web ouvert et décentralisé, Berners-Lee a lancé Inrupt. L’entreprise, cofondée avec John Bruce, s’appuie sur le protocole Solid développé dès 2016 pour permettre aux internautes de stocker leurs données personnelles dans des « pods » – des coffres-forts numériques personnels qu’ils contrôlent entièrement.
Le principe rompt radicalement avec le modèle actuel. Au lieu que Google stocke vos emails, Meta vos photos et Amazon votre historique d’achats, vous conserveriez tout dans votre propre espace sécurisé. Les applications demanderaient votre autorisation explicite pour accéder temporairement à certaines données, que vous pourriez révoquer à tout moment.
Selon le rapport AI Index 2025 de Stanford, 88 % des organisations utilisent déjà l’IA, mais la question de la propriété et du contrôle des données reste largement irrésolue. Inrupt propose une réponse technique à ce qui est devenu un enjeu politique majeur : qui possède réellement vos informations personnelles ?
Un modèle économique à réinventer
La critique de Berners-Lee soulève une question dérangeante pour l’industrie technologique : comment financer un Web où les utilisateurs contrôlent leurs données ? Le modèle actuel repose sur un échange implicite – services « gratuits » contre exploitation publicitaire de vos informations. L’Insee indique qu’en France, 18 % des entreprises de plus de 10 salariés utilisaient l’IA en 2025, contre seulement 6 % en 2023. Cette adoption accélérée s’appuie massivement sur la collecte de données.
Un Web décentralisé comme celui que propose Inrupt nécessiterait de nouveaux modèles économiques : micropaiements, abonnements, coopératives de données. Des solutions qui demandent un effort supplémentaire aux utilisateurs, là où la simplicité actuelle – « cliquez et c’est gratuit » – a conquis des milliards de personnes.
C’est le paradoxe que devra résoudre Inrupt : offrir une expérience aussi fluide que Google ou Facebook, tout en redonnant le contrôle aux utilisateurs. Un défi technique autant que d’expérience utilisateur.
L’IA Act européen, un allié inattendu ?
Le timing de cette offensive n’est pas anodin. Le 2 août 2026, l’IA Act européen est entré en application générale, imposant des obligations de transparence et de conformité aux systèmes d’intelligence artificielle. L’article 50 sur la transparence, désormais exécutoire, oblige les fournisseurs d’IA à documenter le fonctionnement de leurs systèmes.
Cette réglementation pourrait créer une fenêtre d’opportunité pour des solutions comme Inrupt. Si les entreprises doivent de toute façon revoir leurs pratiques de collecte de données pour se conformer au RGPD et à l’IA Act, pourquoi ne pas adopter directement un modèle décentralisé ?
Mais la résistance sera féroce. Les modèles économiques de Google, Meta, Amazon et des autres géants reposent sur la centralisation des données. Selon une étude de TeamViewer auprès de 4 200 répondants, 70 % des utilisateurs français refusent de laisser l’IA agir sans supervision humaine – un signe de méfiance croissante qui pourrait alimenter la demande pour des alternatives.
Le paradoxe du créateur désavoué
L’histoire de Tim Berners-Lee illustre un phénomène récurrent dans l’évolution technologique : les créateurs perdent le contrôle de leurs inventions face aux forces du marché. En 1989, il imaginait un Web ouvert où l’information circulerait librement. En 2026, il constate que quelques entreprises concentrent l’essentiel du trafic, des données et du pouvoir.
Ce n’est pas la première fois qu’une technologie déçoit son inventeur. Alfred Nobel a créé la dynamite pour faciliter les travaux publics et l’a vue utilisée pour la guerre. Berners-Lee passe désormais la seconde moitié de sa carrière à tenter de « réparer » le Web qu’il a créé.
La différence ? Il dispose encore de l’autorité morale et de l’expertise technique pour proposer une alternative crédible. Reste à savoir si les utilisateurs sont prêts à échanger un peu de confort contre la maîtrise de leurs données.
Entre adoption et résistance : quatre scénarios
L’avenir d’Inrupt et du Web décentralisé reste incertain. Plusieurs scénarios se dessinent pour les 12 à 18 prochains mois, période décisive avant que les standards ne se figent :
Scénario 1 – Adoption progressive : Des institutions publiques (gouvernements, universités) adoptent Inrupt pour leurs données sensibles, créant un effet d’entraînement. Les réglementations obligent progressivement les entreprises à offrir des options de portabilité compatibles avec Solid.
Scénario 2 – Résistance des géants : Les GAFAM lancent des initiatives de « privacy-washing » (fausses promesses de confidentialité) pour désamorcer la critique sans changer fondamentalement leur modèle. Inrupt reste une solution de niche pour utilisateurs avertis.
Scénario 3 – Compromis hybride : Émergence de standards intermédiaires où les utilisateurs obtiennent plus de contrôle (paramètres de confidentialité renforcés, transparence algorithmique) sans aller jusqu’à la décentralisation complète.
Scénario 4 – Catalyseur réglementaire : Un scandale majeur d’IA (manipulation électorale, discrimination systémique) pousse les régulateurs à imposer des changements radicaux qui favorisent les solutions comme Inrupt.
Les questions qui restent ouvertes
Au-delà des scénarios, plusieurs interrogations fondamentales demeurent. Inrupt peut-il offrir une expérience utilisateur aussi simple que les services centralisés actuels ? C’est le défi majeur de l’adoption : la protection de la vie privée ne devrait pas exiger un doctorat en informatique.
Quel modèle économique pour un Web décentralisé ? Comment les développeurs et créateurs de contenu seront-ils rémunérés sans la publicité ciblée qui finance actuellement l’essentiel du Web gratuit ?
Les utilisateurs sont-ils vraiment prêts à gérer eux-mêmes leurs données ou préfèrent-ils la simplicité actuelle, même au prix de leur vie privée ? Les études sur le « privacy paradox » montrent que les gens disent valoriser la confidentialité mais agissent souvent différemment.
Enfin, comment éviter que le Web décentralisé ne devienne un espace encore plus fragmenté et difficile à réguler, notamment pour la modération des contenus illégaux ?
Conclusion : une fenêtre d’opportunité étroite
L’offensive de Tim Berners-Lee arrive à un moment charnière. L’IA générative rend visible ce qui était implicite : quand ChatGPT vous recommande un produit, la question « dans l’intérêt de qui ? » devient évidente. Les algorithmes de recommandation de Facebook pouvaient passer inaperçus ; les réponses d’une IA conversationnelle sont scrutées.
Les 12 à 24 prochains mois seront décisifs. Soit les standards émergents intègrent la décentralisation et le contrôle utilisateur, soit le modèle centralisé se consolide pour une génération. Berners-Lee le sait : c’est maintenant ou jamais.
Reste une question dérangeante que l’inventeur du Web ne peut résoudre seul : sommes-nous, utilisateurs, prêts à choisir la maîtrise de nos données plutôt que la commodité ? Car même si Inrupt offre la solution technique parfaite, l’adoption dépendra d’un changement culturel profond. La technologie peut créer les outils de la liberté numérique, mais nous seuls pouvons décider de les utiliser.
Sources et references
- Avis d’appel International à Manifestation d’Intérêt – MINISTERE DE L’ÉNERGIE – energie.gov.gn (source fiable)
- What is exactly Solid? – forum.solidproject.org (source fiable)
- Something something we can only trust large companies with AI development something something. – linkedin.com (source fiable)
- irrupt — definition, examples, related words and more at Wordnik – wordnik.com (source fiable)
- Sur Google, l’utilisation d’AI Overviews et d’AI Mode devient un réflexe – blogdumoderateur.com (source fiable)
- EU Tech Sovereignty Laws Target Amazon, Microsoft, Google Cloud in Sensitive Government Work – techtimes.com (source fiable)
- Does Europe really have a plan for Tech Sovereignty? – rd-magazine.com (source fiable)




