⚡ L’essentiel
Amazon et Anthropic achètent des livres rares en gros, découpent leur reliure pour les scanner rapidement, puis détruisent les originaux. Cette « numérisation destructive » vise à entraîner leurs IA avec des textes antérieurs à 2022, non contaminés par du contenu généré artificiellement. Une pratique révélée par un traceur GPS caché dans un livre, qui soulève des questions éthiques sur la préservation du patrimoine culturel.
Amazon et Anthropic détruisent des livres rares pour nourrir leurs IA
Une enquête de 404 Media révèle qu’Amazon et Anthropic achètent massivement des livres d’occasion, parfois rares, pour les scanner de manière destructive. Objectif : alimenter leurs modèles d’intelligence artificielle en données textuelles de qualité. Un AirTag dissimulé dans un ouvrage a permis de tracer son parcours jusqu’à un centre Amazon dédié à cette pratique controversée.
Un AirTag révèle le parcours d’un livre rare jusqu’à Las Vegas
En juillet 2026, un libraire spécialisé reçoit une commande inhabituelle : environ 1 000 livres, dont plusieurs éditions rares. Avec l’aide du média technologique 404 Media, il dissimule un traceur Apple AirTag dans l’un des ouvrages. Destination finale : LAS8, un entrepôt Amazon situé au nord-est de Las Vegas, Nevada.
À l’intérieur de cette installation, une équipe baptisée « VGT3 » — identifiable par un logo représentant un dinosaure tenant un livre dans ses griffes — se consacre à une tâche précise : arracher les reliures des livres, scanner les pages à haute vitesse, puis détruire les exemplaires physiques. Selon 404 Media, cette méthode, appelée « numérisation destructive », permet un traitement industriel rapide, bien plus efficace que de photographier délicatement chaque page d’un ouvrage intact.
Pourquoi détruire des livres pour entraîner une IA ?
La réponse tient en un mot : qualité. Les entreprises d’intelligence artificielle sont confrontées à un problème croissant : l’internet regorge désormais de contenus générés par des IA, ce qu’on appelle dans le jargon l' »AI slop » (contenu de mauvaise qualité produit par l’IA). Or, entraîner un modèle sur du texte déjà généré artificiellement dégrade ses performances — un phénomène connu sous le nom d' »effondrement de modèle ».
Les livres publiés avant 2022, date du lancement de ChatGPT, représentent donc une ressource précieuse : ils contiennent exclusivement du texte rédigé par des humains. ISBNdb, une plateforme spécialisée dans les bases de données bibliographiques, vantait d’ailleurs sur son site (avant de retirer cette page) la qualité de ses lots de livres pour l’entraînement d’IA : « Les meilleures données d’entraînement au monde se trouvent sur une étagère. »
D’après plusieurs sources, dont The Guardian et Forbes, des libraires au Royaume-Uni, en Irlande, aux États-Unis et en Australie rapportent depuis plusieurs mois une hausse inhabituelle de commandes massives et anonymes. Ces achats portent sur des milliers de titres apparemment aléatoires, sans cohérence thématique, ce qui renforce les soupçons d’acquisition pour l’IA.
Le « Projet Panama » d’Anthropic : numériser tous les livres du monde
Anthropic, créateur de l’assistant IA Claude, n’en est pas à son coup d’essai. Des documents judiciaires rendus publics en janvier 2026 dans le cadre d’un procès intenté par des auteurs ont révélé l’existence du « Projet Panama ». Ce programme interne visait, selon les termes d’un document, à « numériser de manière destructive tous les livres du monde ».
L’entreprise aurait commandé entre 1 000 et un million de livres à la fois auprès de fournisseurs, en exigeant la confidentialité. Les documents de planification stipulaient : « Nous ne voulons pas qu’il soit connu que nous poursuivons ce projet. » Anthropic avait même embauché un ancien responsable de Google Books pour superviser cette opération.
En juillet 2026, un juge fédéral américain a validé un accord de règlement à l’amiable de 1,5 milliard de dollars entre Anthropic et une classe d’auteurs, mettant fin — provisoirement — à ce contentieux. Toutefois, la même juge a estimé que la numérisation de livres achetés légalement, même suivie de leur destruction, constituait un « usage loyal » (fair use) au regard du droit d’auteur américain, dans la mesure où elle servait à créer quelque chose de « transformatif ».
Des livres rares perdus à jamais ?
L’aspect le plus controversé de cette affaire concerne les ouvrages rares. Si certains rapports affirment que des éditions uniques ou très limitées ont été détruites, les preuves les plus solides ne démontrent pas qu’Amazon et Anthropic ciblent systématiquement les livres rares. Néanmoins, plusieurs libraires interrogés par 404 Media et The Guardian confirment que leurs commandes incluaient des titres épuisés, des traductions rares ou des éditions anciennes difficiles à remplacer.
Tim White, libraire à Melbourne qui dirige Books for Cooks, tire la sonnette d’alarme : « Une fois ces livres numérisés et détruits, ils disparaissent définitivement du marché. Pour les chercheurs, les collectionneurs ou simplement les lecteurs, c’est une perte irréversible. »
Le paradoxe est saisissant : Amazon, qui a révolutionné l’accès aux livres en ligne, devient destructeur d’ouvrages physiques pour alimenter des technologies susceptibles de remplacer les auteurs. Certains y voient un « bibliocide technologique », d’autres un nouveau chapitre de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie à l’ère numérique.
Réactions et implications juridiques
Sur les réseaux sociaux, l’indignation est vive. Un message du compte X @HedgieMarkets, vu plus de 20 millions de fois, dénonce : « Les entreprises d’IA achètent des livres rares en masse, les scannent avec des machines qui découpent les reliures, puis broient les originaux. » Des universitaires, élus américains et bibliophiles comparent la pratique à Fahrenheit 451, le roman dystopique de Ray Bradbury où les livres sont systématiquement brûlés.
Côté juridique, la situation reste floue. Si le juge américain a validé le « fair use » pour Anthropic, cette décision ne fait pas jurisprudence en Europe, où le droit d’auteur est plus protecteur. La directive européenne sur l’IA, en cours de finalisation, pourrait imposer des obligations de transparence et de traçabilité des données d’entraînement.
Amazon, interrogé par TechCrunch, a déclaré acheter « des livres via des canaux commerciaux pour améliorer ses produits », sans détailler la pratique de destruction. Anthropic n’a pas souhaité commenter au-delà du règlement judiciaire.
Quelles alternatives à la destruction ?
Face à la controverse, plusieurs voix plaident pour des méthodes moins destructrices. La numérisation non destructive, utilisée par les bibliothèques depuis des décennies, permet de scanner un livre sans l’endommager, même si elle est plus lente et coûteuse. Des partenariats avec des bibliothèques ou des éditeurs pourraient donner accès aux contenus sans détruire les originaux.
Autre piste : les données synthétiques. Plusieurs startups développent des techniques pour générer artificiellement des textes d’entraînement de qualité, réduisant la dépendance aux livres physiques. Enfin, des plateformes de licences, à l’image de Shutterstock pour les images, pourraient émerger pour le texte, rémunérant auteurs et éditeurs.
Mais ces solutions ont un coût, et dans la course effrénée à l’IA, la numérisation destructive reste la méthode la plus rapide et économique pour obtenir des millions de pages de texte humain de qualité.
Conclusion : Progrès technologique ou vandalisme culturel ?
L’affaire Amazon-Anthropic cristallise une tension fondamentale de notre époque : comment concilier innovation technologique et préservation du patrimoine culturel ? Faut-il sacrifier des livres rares sur l’autel de l’IA, ou considérer que certains objets culturels ont une valeur intrinsèque qui dépasse leur contenu extractible ?
La question reste ouverte, mais une chose est certaine : à mesure que l’IA progresse, elle transforme notre rapport aux livres, à la connaissance et à la mémoire collective. Les prochains mois diront si les régulateurs, les tribunaux ou l’opinion publique imposeront des limites à ces pratiques — ou si la bibliothèque mondiale continuera, livre après livre, à passer dans le hachoir numérique.
Et vous, seriez-vous prêt à vendre vos livres d’occasion en sachant qu’ils pourraient être détruits pour entraîner une IA ?
Sources et references
- Monosemanticity: How Anthropic Made AI 70% More Interpretable | Galileo – galileo.ai (source fiable)
- VÍDEO: Laboratórios de IA compram, escaneiam e trituram milhões de livros raros – diariodocentrodomundo.com.br (source fiable)
- AI Labs Quietly Buy Up Old Books by the Million – And Shred Them for Training Data – ground.news (source fiable)
- What Are the Different Types of AI Models? | Mendix – mendix.com (source fiable)
- Amazon détruit des livres rares dans un centre d’entraînement à l’IA, révèle une enquête – gate.com (source fiable)
- Does AI ‘Dilute’ the Market for Books Written by Human Authors? Two Courts Weigh In – library.upenn.edu (source fiable)
- Détruire des livres pour entraîner des IA : Anthropic accusé d’un autodafé numérique – numerama.com (source de reference)
- The Vanishing Page: AI Firms Scan Then Destroy Rare Book Editions – yahoo.com (source fiable)





