⚡ L’essentiel
L’agence Havas a créé un faux think tank, le « Hanover Institute », pour diffuser des contenus pro-israéliens conçus pour être repris par les chatbots IA comme ChatGPT. Cette campagne à 100 000 dollars minimum, révélée par Politico, constitue la première opération documentée de manipulation d’intelligence artificielle conversationnelle par un État. Elle expose une vulnérabilité majeure : les IA citent désormais des sources factices soigneusement calibrées pour paraître légitimes.
Le « Hanover Institute » : un laboratoire d’idées qui n’existe pas
À première vue, le Hanover Institute for Public Policy ressemble à n’importe quel think tank américain. Son site web affiche des « data reports » au ton académique, avec notes de bas de page et graphiques statistiques. Pourtant, cette façade soigneusement construite cache une réalité tout autre : cette organisation n’a jamais existé en tant qu’institut de recherche indépendant.
Selon les documents obtenus par Politico, le Hanover Institute a été créé de toutes pièces par l’agence de publicité Piro, sous-traitante de Havas Media Germany, pour le compte de l’Agence de publicité du gouvernement israélien. Aucun chercheur n’est identifié, aucun conseil d’administration n’est mentionné. Une petite mention en bas de page révèle la véritable nature du site : une opération d’influence commandée par le ministère israélien des Affaires étrangères.
L’objectif ? Inonder Internet de contenus favorables à Israël, spécifiquement calibrés pour être repris par les chatbots d’intelligence artificielle. Des dizaines d’articles ont été publiés en quelques semaines, tous sur des sujets sensibles : « Israël mène-t-il une campagne de famine délibérée à Gaza ? », « L’AIPAC utilise-t-elle de l’argent occulte dans les élections ? ». Les réponses, sans surprise, défendent systématiquement les positions du gouvernement de Benyamin Nétanyahou.
ChatGPT et Perplexity tombent dans le piège
La stratégie fonctionne. Plusieurs chatbots grand public, dont ChatGPT, Perplexity et Claude, ont commencé à citer le Hanover Institute dans leurs réponses à des questions sur Israël et Gaza. Pour ces systèmes d’IA, le site coche toutes les cases de la crédibilité : apparence académique, données chiffrées, références bibliographiques, ton neutre.
Cette vulnérabilité s’explique par le fonctionnement même des chatbots modernes. Pour fournir des informations à jour, ils utilisent une technique appelée RAG (Retrieval-Augmented Generation) : avant de répondre, ils recherchent sur Internet des sources pertinentes, puis synthétisent une réponse. C’est précisément cette étape de recherche que l’opération israélienne exploite.
« Les grands modèles de langage privilégient les statistiques concrètes, les citations solides et les sources bien documentées », explique le site de Piro, qui qualifie sa méthode d’« optimisation des récits pour l’IA ». Dans l’industrie, cette pratique porte un nom moins flatteur : l’empoisonnement de données (data poisoning).
Un écosystème transnational d’influence IA
L’opération révèle un montage complexe impliquant plusieurs acteurs internationaux. Havas Media Germany, filiale allemande du géant français de la communication (groupe Vivendi), a mandaté l’agence américaine Piro, cofondée par Daniel Rosenberg, producteur du film « Inside Man » de Spike Lee. Le contrat, d’une valeur de 100 000 dollars pour Piro, s’inscrit dans une mission de communication numérique bien plus vaste.
Une troisième agence entre en jeu : Clock Tower X, dirigée par Brad Parscale, ancien directeur de la campagne numérique de Donald Trump. Selon plusieurs sources, Clock Tower X aide à diffuser la propagande israélienne dans les chatbots IA, avec un contrat distinct qui serait passé de 1,5 à 4,5 millions de dollars par mois.
Cette configuration illustre l’émergence d’un nouvel écosystème professionnel : l’optimisation pour chatbots (CBO – Chatbot Optimization) au service d’intérêts étatiques. Comme le SEO (optimisation pour moteurs de recherche) avant lui, le CBO devient une industrie à part entière, avec ses experts, ses méthodologies et ses tarifs établis.
Une transparence qui rend invisible
Paradoxalement, cette campagne a été officiellement déclarée aux autorités américaines. Le Foreign Agents Registration Act (FARA) impose à toute personne ou organisation menant des activités de lobbying pour un gouvernement étranger de les signaler au Département de la Justice américain.
Piro a donc dûment rempli ses obligations, détaillant dans un document public sa mission : « fournir des services de stratégie, de recherche, de développement éditorial, de création, de production, de planification de la diffusion et autres services connexes dans le cadre d’une initiative de contenu d’information publique fondée sur des faits ». Un second document liste même les dizaines d’articles publiés sur le site du Hanover Institute.
Cette « transparence invisible » révèle un angle mort juridique majeur : on peut légalement mener une campagne de manipulation informationnelle tant qu’on la déclare. Le FARA exige la divulgation, pas l’interdiction. Les documents sont publics mais rarement consultés par le grand public. Combien d’autres campagnes similaires sont ainsi cachées à la vue de tous dans les bases de données du Département de la Justice ?
Un dilemme architectural pour l’IA
Cette affaire expose une vulnérabilité fondamentale des chatbots modernes. En cherchant à fournir des informations à jour via Internet, ils s’exposent à la pollution informationnelle en temps réel. C’est le dilemme fraîcheur vs fiabilité : plus un chatbot est actualisé, plus il est manipulable.
Les modèles entraînés sur des corpus figés et vérifiés sont moins vulnérables, mais rapidement obsolètes. Les modèles qui consultent le web en temps réel sont à jour, mais peuvent citer n’importe quelle source factice suffisamment bien construite. Il n’existe pas encore de solution miracle.
OpenAI, Anthropic (créateur de Claude) et Perplexity investissent massivement dans des mécanismes de vérification des sources. Mais comment distinguer automatiquement un vrai think tank d’un faux ? Comment évaluer la crédibilité de milliers de sources potentielles sans intervention humaine coûteuse ? Ces questions deviennent urgentes alors que la manipulation des IA s’industrialise.
Implications et perspectives
Cette révélation marque un tournant dans la guerre de l’information. Contrairement aux campagnes sur les réseaux sociaux, où chaque utilisateur voit des contenus différents selon ses bulles de filtres, les chatbots donnent des réponses similaires à tous. Contrôler leurs sources revient à contrôler une forme de « vérité par défaut » pour des millions d’utilisateurs.
L’impact potentiel dépasse largement celui des fermes à trolls ou des deepfakes. Au lieu d’influencer des segments d’audience, on influence la réponse « neutre » et « factuelle » que l’IA donne à tous. C’est un point de contrôle unique et centralisé de l’information.
À court terme, OpenAI et ses concurrents vont probablement blacklister le Hanover Institute. Mais combien d’autres sites similaires existent déjà, non détectés ? La multiplication de ces campagnes semble inévitable. D’autres États — Chine, Russie, mais aussi démocraties occidentales — observent certainement cette affaire avec intérêt.
À moyen terme, plusieurs scénarios se dessinent. Un durcissement réglementaire pourrait imposer aux entreprises d’IA des obligations strictes de vérification des sources, avec audits et sanctions. L’Union européenne, avec son AI Act, pourrait montrer la voie. Mais une course à l’armement informationnelle est tout aussi probable, avec multiplication des faux think tanks et érosion généralisée de la confiance.
Pour les utilisateurs, la leçon est claire : ne jamais faire confiance aveuglément aux chatbots, surtout sur des sujets géopolitiques sensibles. Vérifier systématiquement les sources citées, rechercher le nom des organisations sur Wikipedia ou dans des médias établis, croiser avec d’autres sources d’information. Les chatbots sont des outils puissants, mais ils restent manipulables.
Conclusion : l’ère des oracles empoisonnés
Nous quittons l’ère de la guerre de l’information sur les « plateformes » (réseaux sociaux) pour entrer dans celle des « oracles » (IA). Les chatbots sont perçus par beaucoup comme neutres, factuels, fiables — une autorité informationnelle nouvelle génération. Cette affaire démontre qu’ils sont aussi vulnérables à la manipulation que n’importe quel média.
La différence ? Leur influence est potentiellement plus profonde. Quand un chatbot présente une information comme un fait établi, avec sources apparemment crédibles à l’appui, qui prend le temps de vérifier ? L’automatisation de la confiance crée une automatisation de la manipulation.
Reste une question ouverte, vertigineuse : si cette campagne a été détectée parce qu’elle a été déclarée sous FARA, combien d’autres opérations similaires, menées par des acteurs moins scrupuleux du cadre légal, restent invisibles dans les profondeurs du web, empoisonnant silencieusement les sources qui nourrissent nos oracles numériques ?
Sources et references
- Israel’s FARA-funded influence push now feeds ChatGPT directly – aimidday.com (source fiable)
- Your Guide to Foreign Agents Registration Act Rules – fara.us (source fiable)
- The Foreign Agents Registration Act: 2024 Year in Review and Outlook for 2025 – saul.com (source fiable)
- Israël déploie 50 millions de dollars en IA et textos pour influencer l’opinion américaine – les-smartgrids.fr (source fiable)
- 饨AIåȥܥåȤŪΩ줿Υи鷺1ֶδ֤AIåȥܥåȤ˱ƶͿ뤳ȤŪȤȻפ뵭ʤȤ100ܸ – 饤֥ɥ˥塼 – news.livedoor.com (source fiable)
- Des millions de dollars et des SMS rédigés par IA : le plan d’Israël pour reconquérir l’opinion américaine – lexpress.fr (source fiable)
- Think tank : notre définition – ifri.org (source fiable)
- Fake Israelis, real danger: Inside the foreign networks manipulating Israel – ynetnews.com (source fiable)




