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L’IA déchiffre les papyrus d’Herculanum et reçoit 11,5 M€ pour poursuivre

⚡ L’essentiel

Le projet Vesuvius Challenge a franchi une étape majeure : après avoir lu un premier mot en 2023, l’IA a désormais déchiffré un rouleau complet et extrait des dizaines de colonnes de deux autres papyrus d’Herculanum. L’Union européenne finance à hauteur de 11,5 millions d’euros la poursuite de cette exploration numérique d’une bibliothèque antique enfouie depuis près de 2000 ans.

Une bibliothèque figée dans le temps depuis 79 après J.-C.

Le 24 août de l’an 79 après J.-C., le Vésuve entre en éruption. Les coulées pyroclastiques ensevelissent Pompéi et Herculanum sous des mètres de cendres et de matière volcanique. Dans cette dernière cité, une somptueuse demeure romaine connue sous le nom de Villa des Papyrus abritait une bibliothèque exceptionnelle : plus de 1800 rouleaux de papyrus.

La catastrophe qui détruisit ces villes eut paradoxalement un effet conservateur. Les températures extrêmes carbonisèrent les manuscrits, les transformant en morceaux de charbon noir et cassant, mais préservant leur structure interne. Pendant près de deux millénaires, ces rouleaux sont restés scellés, renfermant des textes philosophiques, poétiques et scientifiques de l’Antiquité.

Depuis leur redécouverte au XVIIIe siècle, les archéologues se sont heurtés à un dilemme cruel : toute tentative de déroulement physique détruisait irrémédiablement les textes qu’ils espéraient lire. Des couches grattées au XIXe siècle et des fragments arrachés dans les années 1960 et 1980 ont ainsi fait disparaître plus de la moitié du contenu de certains rouleaux.

Quand l’intelligence artificielle fait parler les cendres

En 2023, une première percée marquait le début d’une révolution technologique : une intelligence artificielle parvenait à lire un mot – « pourpre » en grec ancien – dans un papyrus encore enroulé. Cette prouesse était le fruit du Vesuvius Challenge, une compétition scientifique internationale lancée par Brent Seales, informaticien à l’université du Kentucky.

La méthode développée combine deux technologies de pointe. D’abord, la microtomographie à rayons X au synchrotron ESRF permet de créer des scans 3D ultra-précis de l’intérieur des rouleaux sans les ouvrir. Ensuite, des algorithmes de vision par ordinateur, notamment basés sur l’apprentissage profond, analysent ces images pour détecter les variations infimes laissées par l’encre antique, même lorsqu’elle a la même couleur que le papyrus carbonisé.

Selon Federica Nicolardi, papyrologue principale du projet et professeure associée à l’université de Naples Federico II, le rouleau PHerc. 1667 récemment déchiffré mesure environ 1,40 mètre de long et contient vingt colonnes de grec ancien. L’écriture daterait des IIe ou IIIe siècles avant notre ère, ce qui en ferait l’un des plus anciens manuscrits de la collection.

Le texte révélé traite de philosophie, abordant des questions d’éthique et la nature des actions humaines. Les spécialistes soupçonnent qu’il s’agit d’un traité ancré dans le stoïcisme ou l’épicurisme, probablement attribué au philosophe Philodème de Gadara, dont on sait qu’il possédait une bibliothèque à Herculanum.

Un financement européen qui valide la méthode

L’obtention d’un financement européen de 11,5 millions d’euros marque un tournant décisif pour le projet. Ce soutien financier transforme ce qui était une preuve de concept en programme de recherche à grande échelle, garantissant la poursuite des travaux sur plusieurs années.

D’après les équipes du Vesuvius Challenge, ce financement permettra d’accélérer le déchiffrement des 600 à 800 papyrus encore non ouverts, d’améliorer les algorithmes d’IA pour augmenter la précision et la vitesse de lecture, et de former de nouvelles équipes interdisciplinaires combinant archéologie, paléographie et informatique.

Cette initiative s’inscrit dans une stratégie européenne plus large de développement de capacités d’IA indépendantes pour des applications à haute valeur culturelle. Contrairement aux investissements massifs dans l’IA commerciale menés par les États-Unis et la Chine, l’Europe mise ici sur la préservation et la valorisation de son patrimoine.

Des implications bien au-delà de l’archéologie

Cette avancée technologique illustre un renversement du paradigme habituel de l’intelligence artificielle. Plutôt que de remplacer l’expertise humaine, l’IA crée littéralement du travail pour les spécialistes en sciences humaines : chaque texte déchiffré nécessite traduction, analyse, contextualisation et interprétation par des papyrologues, des historiens et des philosophes.

Pour le secteur du patrimoine culturel, les applications potentielles sont vastes. La même technologie pourrait servir à lire des documents carbonisés lors d’incendies de bibliothèques, à analyser des manuscrits trop fragiles pour être manipulés, ou à révéler des textes effacés dans des palimpsestes médiévaux.

Les transferts technologiques vers d’autres domaines sont également prometteurs. Les algorithmes développés trouvent des applications en imagerie médicale, dans le contrôle qualité industriel pour détecter des défauts invisibles à l’œil nu, ou encore dans les enquêtes criminelles pour analyser des documents intentionnellement détruits.

D’après les experts du domaine, le marché des technologies d’IA appliquées au patrimoine culturel pourrait atteindre 3,5 milliards de dollars d’ici 2028, porté par la numérisation croissante des collections muséales et l’urgence de préserver le patrimoine menacé par le changement climatique et les conflits.

Quelles découvertes dans les rouleaux à venir ?

L’excitation de la communauté scientifique est palpable. La bibliothèque d’Herculanum pourrait contenir des œuvres perdues d’auteurs célèbres de l’Antiquité dont on ne connaît que le nom : des tragédies complètes de Sophocle, des traités d’Aristote disparus, des poèmes de Sappho, ou des textes scientifiques d’Archimède.

Même si les découvertes s’avèrent moins spectaculaires – principalement des textes philosophiques épicuriens cohérents avec le propriétaire présumé de la bibliothèque – elles enrichiront considérablement notre compréhension de cette école de pensée et de la vie intellectuelle romaine.

Les prochains mois seront décisifs. Les équipes devraient publier les premiers textes complets déchiffrés dans des revues scientifiques, révélant enfin le contenu exact du rouleau PHerc. 1667. Des appels à candidatures pour utiliser le financement européen sont attendus, permettant de recruter de nouveaux chercheurs et d’acquérir des équipements de scan encore plus performants.

Les questions qui restent en suspens

Plusieurs incertitudes demeurent. Quelle est la précision réelle de l’IA ? Quel pourcentage du texte est correctement déchiffré versus nécessitant une correction humaine ? Les chercheurs restent prudents, insistant sur le fait que la validation par des experts reste indispensable.

La question de l’accès aux découvertes soulève également des débats. Les textes déchiffrés seront-ils immédiatement rendus publics ou réservés aux chercheurs pendant une période d’étude ? Comment gérer les droits sur ces œuvres antiques redécouvertes ?

Enfin, l’ampleur du trésor reste à déterminer. Y a-t-il d’autres bibliothèques encore ensevelies à Herculanum ou dans les environs ? Le succès du déchiffrement par IA justifie-t-il de nouvelles fouilles archéologiques, coûteuses et complexes, pour rechercher d’autres pièces de la villa ?

Vers une renaissance numérique des textes antiques

Ce projet représente bien plus qu’une prouesse technique. Il incarne une vision où la technologie la plus avancée se met au service de la préservation de notre mémoire collective. L’intelligence artificielle, souvent perçue comme une menace pour les humanités, devient ici leur alliée la plus puissante.

Pour les visiteurs de musées, les étudiants en lettres classiques et le grand public, les prochaines années pourraient apporter des révélations extraordinaires : des textes que personne n’a lus depuis 2000 ans, des voix de l’Antiquité longtemps réduites au silence, désormais accessibles grâce à la convergence de l’archéologie et de l’intelligence artificielle.

Reste une question fascinante : et si cette technologie permettait un jour de déchiffrer non seulement des textes connus mais dégradés, mais aussi des langues anciennes encore non décodées, comme le linéaire A ou l’étrusque ? L’aventure du Vesuvius Challenge ne fait peut-être que commencer.


Sources et references

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